Etats-Unis : «Ils ont vendu la facilité aux Mexicains»

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Libération | 22 avril 2018

Etats-Unis : «Ils ont vendu la facilité aux Mexicains»

Par Emmanuelle Steels

En vingt-quatre ans, le régime de la population a radicalement changé. Plus de 80 % des aliments importés viennent désormais des Etats-Unis.

Dans les stations du métro de Mexico, les comptoirs de desserts de MacDonald’s et les échoppes de mini-pizzas Domino’s se disputent les couloirs. Dans la rue, le défilé des enseignes fatigue la rétine : Starbucks, Pizza Hut, Subway, Dunkin’ Donuts… Dans l’entrée du supermarché, ce sont les effluves de poulet frit KFC qui dominent. «Les Américains sont très forts», reconnaît Mari Villaseñor, une retraitée qui pousse son chariot aux trois quarts vide dans les allées de cette grande surface d’un quartier populaire, proche du centre de Mexico. «Ils nous ont vendu la facilité et nous avons sauté à pieds joints dans la culture de la nourriture rapide», dit-elle, en désignant les rayons chargés de soupes Campbell’s, de chocolats Hershey’s, de sauces Hunt’s et de chips Doritos, «tout ce qui n’existait pas avant», tout en professant une forme de résistance à l’envahisseur. «Je vais jusqu’au marché pour trouver une pomme mexicaine du Chihuahua, dit-elle. Ici, il n’y a que des pommes américaines.»

Haricots

«Ici», c’est Walmart. Ce supermarché est l’un des 2 300 magasins que le géant américain de la grande distribution possède aujourd’hui au Mexique, alors qu’il en avait 114 seulement en 1994… l’année de la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Un bond spectaculaire, comparable à la profusion des enseignes de fast-food, également attribué à l’abandon des barrières commerciales. Aujourd’hui, plus de 80 % des aliments importés par le Mexique proviennent des Etats-Unis. Mais, alors que la disponibilité des marques américaines s’apparente à un banal effet de la mondialisation, le phénomène acquiert au Mexique une épaisseur particulière : la «globesidad», soit la «globésité». Fin 2016, le gouvernement mexicain reconnaissait l’existence d’une double épidémie qui sévissait dans le pays : l’obésité et, sa conséquence dévastatrice, le diabète. En 1988, moins d’un tiers de la population mexicaine était en excès de poids. En trois décennies, les statistiques se sont affolées : actuellement, plus de 71 % de la population adulte et environ 35 % des enfants souffrent de surpoids ou d’obésité, selon le ministère de la Santé mexicain. Dans ces domaines, le Mexique a pour seul concurrent sérieux son principal fournisseur d’aliments ultracaloriques : les Etats-Unis.

Au rythme où les produits alimentaires industriels venus du nord de la frontière séduisaient le palais des Mexicains, leur tour de taille augmentait. Afin de démontrer cette corrélation, plusieurs chercheurs se sont penchés sur la question. Depuis 1989, les importations d’aliments et de boissons en provenance des Etats-Unis considérés comme nocifs pour la santé ont davantage augmenté que celles de produits sains, comme le montre «Gain de poids et exportations alimentaires : la preuve mexicaine», une étude publiée en février. L’exemple frappant reste celui des importations de plats préparés, multipliées par 23 entre 1989 et 2012. «L’exposition à des aliments non sains venus des Etats-Unis est indéniablement un facteur important, parmi d’autres, pour expliquer l’augmentation de l’obésité au Mexique», confirme Lorenzo Rotunno, chercheur-enseignant à l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille, l’un des auteurs de cette étude.

L’abandon progressif du régime alimentaire traditionnel des Mexicains, fondé sur le maïs et le haricot, apporte un autre pan de l’explication. L’Alena n’agit pas seul. L’imbrication de l’accord commercial dans un modèle économique qui tourne le dos aux campagnes fut décisif. «Favoriser les cultures destinées à l’exportation a provoqué la dévastation de l’agriculture familiale, explique Abelardo Avila Curiel, médecin spécialiste de l’obésité au sein de l’Institut national de nutrition, qui dépend du ministère de la Santé. L’offre de produits agricoles a diminué, et par conséquent leur consommation. Comme celle des haricots, qui a baissé de 60 % au cours des dernières décennies. Nous avons substitué nos fruits et légumes par des calories vides, peu nutritives, et à haute teneur en fructose, qui agressent nos métabolismes. Nous nous hydratons avec des boissons sucrées, parfois dès le biberon.»

Diabète

Alors que l’accès à l’eau potable est encore un défi pour les populations les plus pauvres, le Coca-Cola est omniprésent et parfois vendu à un prix inférieur à l’eau. En 2014, le Mexique était le premier pays au monde à imposer une taxe de 10 % sur les boissons sucrées dans une optique de santé publique. Pourtant, en 2016, le président Enrique Peña Nieto inaugurait en personne une nouvelle usine de Coca-Cola et proclamait, tout sourire, sa passion pour la boisson préférée des Mexicains. Pour compléter le tableau, le groupe mexicain FEMSA, le plus grand embouteilleur de Coca-Cola au monde, bénéficie d’un régime fiscal extrêmement favorable qui lui a permis de développer un réseau tentaculaire de magasins de proximité ouverts non stop, Oxxo. Dans un phénomène décrit par le docteur Abelardo Avila comme «l’oxxoïsation» du Mexique, ces commerces déversent en continu un flot de malbouffe et de sodas jusque dans les coins les plus reculés du pays.

La diététicienne Julieta Ponce, du Centre d’orientation alimentaire, une entreprise privée engagée dans le combat contre l’obésité, décrit le cruel ancrage local des politiques de libre-échange : «Faire parvenir aux populations les plus mal nourries des aliments industriels plus faciles à conserver que les aliments sains à réfrigérer, c’est la façon qu’ont trouvée les responsables politiques mexicains de résoudre la pauvreté, ou plutôt de la masquer. L’ouverture de mini-magasins familiaux, qui tirent leurs revenus de la malbouffe, a aussi permis à l’industrie alimentaire de multiplier ses points de vente de manière exponentielle.»

Au fil des ans s’est tissée l’implacable dépendance alimentaire du Mexique vis-à-vis des Etats-Unis. Désormais, 40 % du maïs consommé par les Mexicains est importé. En 2014, les Etats-Unis ont forcé la négociation d’un accord spécial sur le sucre. «Depuis lors, notre gouvernement a accepté que les Etats-Unis freinent l’entrée du sucre de canne mexicain sur le marché américain, sans mettre aucune limite aux importations de sirop de maïs à haute teneur en fructose que les Américains nous envoient», s’insurge Enrique Bojórquez, président de l’entreprise sucrière Sucroliq. Par cette décision, les autorités mexicaines ont privilégié les intérêts des fabricants de boissons sucrées et d’aliments industriels. Et leur a ouvert un canal d’approvisionnement massif pour cet édulcorant bon marché qu’est le sirop de maïs, considéré comme l’un des grands responsables de l’obésité et du diabète.

Au supermarché, un embouteillage de chariots se forme devant le rayon des pains en sachet Bimbo. Fleuron de l’industrie agroalimentaire nationale, le groupe est le symbole d’une malbouffe produite au Mexique avec du sirop de maïs à haute teneur en fructose. Le slogan de la marque : «Nous alimentons un monde meilleur.» Un monde fait de piles de pains géométriques saturés de sucres artificiels et de gaufrettes fourrées aux couleurs improbables.

source: Libération