Les leçons mexicaines du libre-échange

L’Economiste (Maroc) | 20 decembre 2007

Les leçons mexicaines du libre-échange

- Ouverture maîtrisée ou subie?
- L’agriculture, un cas pratique à méditer
- Un appui de l’Etat pour parer à la zizanie du marché

Faiçal FAQUIHI

LE Maroc et le Mexique ont beaucoup de choses à apprendre l’un de l’autre.

Leurs économies ont des similarités géopolitiques, migratoires et sectorielles. C’est le cas du textile, de l’agriculture ou de l’industrie auto. Les deux pays appartiennent au club du Sud ayant des voisins économiquement puissants. Ils ont une diaspora à l’étranger. Un élément capital: Rabat et Mexico ont signé des accords de libre-échange avec les Etats-Unis. Le pays des Aztèques a cumulé 13 ans de libre-échange avec celui de l’oncle Sam et le Canada (Alena). Tandis que Rabat va à peine entamer la 2e année de l’ALE avec les Etats-Unis. Et c’est là justement où l’exemple mexicain est instructif [1].

«L’accord n’a pas tenu toutes ses promesses. C’est le cas pour l’emploi, les salaires ou l’agriculture», précise Gustavo Vega. L’économiste mexicain n’hésite pas à parler de «renégociation», de «recadrage» de l’Alena. Il ne faut pas faire endosser ces contre-performances «à nos partenaires seulement». Les «banques injectent des crédits insignifiants pour les PME et les secteurs d’exportation», tempère-t-il. Les bailleurs de fond sont encore traumatisés par la crise financière (1994-95). Durant ces 3 dernières années, seuls les crédits logement n’ont pas chuté. Leur «impact sur la croissance reste très faible», souligne l’économiste mexicain. Cette frilosité des crédits frappe également le secteur agricole: les petits agriculteurs ont fait les frais de l’ouverture.

Contrairement à son voisin, Washington subventionne fortement son agriculture. Cette asymétrie a accéléré l’érosion de la souveraineté alimentaire du Mexique. «Repenser notre mode agraire est une urgence», insiste Estela Martinez Borrego, de l’Institut d’investigation sociale. Pas d’ouverture sans réforme. Sinon le scénario mexicain se reproduira au Maroc.

L’économiste Najib Akesbi en est convaincu lorsqu’il dresse le portait du Maroc agricole. Son mode de culture demeure à 90% familial et vivrier. «Dans le meilleur des cas, quelques exploitations exportatrices de fruits et légumes survivront». Que faire alors? Profiter de l’accalmie pour limiter les dégâts. C’est un pas décisif: l’agriculture représente en moyenne 15% du PIB marocain; de plus, 45% de la population est rurale. Au Mexique, l’extinction des petites exploitations a produit une poussée migratoire. A méditer. Le Maroc va entamer le 18 décembre à Bruxelles le 7e round des négociations (Services et Agriculture).

Le textile, l’un des fleurons des maquiladoras (usines travaillant à l’export), passe également par un cap difficile. Pourtant, le secteur est la 4e activité industrielle du Mexique avec 1,2% du PIB. Le marché mexicain des vêtements oscille entre 15 et 17 milliards de dollars (120 et 136 milliards DH). Neuf chaînes commerciales s’accaparent 51% des ventes.

Après 2000, «l’élan a cédé la place à la chute», affirme Pascal Labazée, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Les textiliens sont malmenés par l’entrée de la Chine dans l’OMC et «l’évasion tarifaire» qu’elle pratique, la récession économique US et l’appréciation du pesos. Entre 2000 et 2005, plus de 250.000 emplois se sont évaporés et 14.000 unités ont mis la clé sous le paillasson. Un drame qui a touché surtout les régions du nord où se concentrent les entreprises exportatrices. «La croissance des exportations illégales et de l’informel (140.000 emplois en 2002) a affaibli, à son tour, la filière», commente Alain Piveteau, chercheur à l’IRD.

Sur ce plan-là, le Maroc a réussi à sortir du tunnel. Le secteur textile apporte une valeur ajoutée industrielle de 13%. Face à l’envolée des exportations chinoises, après la levée des quotas en 2005, les Marocains se sont positionnés sur le moyen et haut de gamme, et le «fast fashion»... Bref, le recyclage du secteur et la co-traitance notamment, ont sauvé la mise. L’Amith (l’Association marocaine du textile) s’enorgueillit d’ailleurs d’un cru d’exception en 2006 et 2007. La débâcle des textiliens et agriculteurs mexicains est à méditer. «Il ne faut pas croire aux miracles du marché et jeter par-dessus bord l’Etat», insiste l’économiste Gustavo Vega. Son «appui» et sa «régulation» restent indispensables pour les secteurs vulnérables. Il n’y a pas de quoi rougir, mêmes les libéraux succombent aux charmes du «protectionnisme».

Footnotes:

[1Un séminaire a d’ailleurs été organisé notamment par l’IRD, l’Unam et l’université Mohammed V-Agdal la semaine derrnière à Rabat. Il s’agissait d’ausculter la recomposition socio-économique face à la mondialisation. L’analyse qui a porté sur le Maroc et le Mexique, a été particulièrement riche.

source: L’Economiste