Manifestations à Taïwan: les raisons de la colère

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Une femme lève un placard qui dit "Anti black box. Renvoyez le pacte commercial. Allez Taiwan !" le 23 mars 2014 à Taipei. (AP Photo/Chiang Ying-ying)

JOL Press | le 25/03/2014

Printemps taïwanais
Manifestations à Taïwan: les raisons de la colère

Ecrit par Marie Slavicek

A Taipei, la police a fait usage de canons à eau et de matraques, lundi 24 mars, pour déloger quelques centaines d’étudiants qui avaient envahi le siège du gouvernement. Les manifestants dénoncent la signature par le pouvoir d’un accord de libre-échange avec la Chine. Ce texte prévoit d’ouvrir une grande partie du secteur des services taïwanais aux investisseurs chinois, et fait craindre aux opposants une perte de souveraineté.

JOL Press : Comment expliquer la colère des manifestants taïwanais ?

Jean-­Joseph Boillot : Trois facteurs principaux expliquent ce «printemps taïwanais». Premièrement, le niveau de vie de la jeunesse du pays s’est sensiblement dégradé ces dernières années. Ensuite, la situation politique de Taïwan est très incertaine : elle hésite entre d’un côté le principe «un pays, deux systèmes» souhaité par la Chine continentale et mis en œuvre à Hong Kong avec son statut de semi­-autonomie, et d’un autre côté un fort sentiment de fierté nationale. Enfin, le décollage économique du pays est à l’arrêt depuis une dizaine d’années avec une croissance d’à peine 3% par an contre 7% à la belle époque.

Les mécontentements se sont ensuite cristallisés autour du président Ma Ying-jeou, au pouvoir depuis 2008, et dont la cote de popularité est au plus bas. Impliqué dans des affaires de corruption, mais surtout représentant du parti KMT, favorable à un fort rapprochement avec Pékin, il est naturellement accusé par les manifestants de vouloir «vendre Taïwan» à la Chine.

JOL Press : Concrètement, que redoutent les manifestants ?

Jean-­Joseph Boillot : Il y a deux niveaux de lecture de ce mouvement. D’une part, l’accord de libre-­échange, l’ECFA, signé en 2010, pourrait effectivement se traduire par une pénétration croissante du marché taïwanais en faveur des grandes sociétés de Chine continentale (le texte prévoit l’ouverture aux entreprises taïwanaises de 80 secteurs des services en Chine, et de 64 secteurs taïwanais aux entreprises chinoises, ndlr). Sur un plan politique ensuite, les opposants y voient un accord qui facilitera les pressions de Pékin sur l’île. Ils redoutent une sorte de scénario «à la Crimée» version chinoise.

JOL Press : Ces craintes sont­-elles fondées ?

Jean-­Joseph Boillot : Je pense que la situation est à prendre au sérieux. Prenons les cas de Hong Kong et de Macao (les deux régions administratives spéciales de Chine, ndlr). La façon dont Pékin gère ce qu’il considère comme des morceaux de territoires chinois s’est bien traduite par un contrôle graduel de Pékin sur ces territoires, et notamment sur la liberté des médias de Hong Kong.

Il faut surtout resituer cette affaire dans un nouveau contexte : les doutes sur la croissance rapide se traduisent par des tensions sociales croissantes en Chine continentale et par une possible redéfinition de la stratégie géopolitique de Pékin. A mon sens, l’Empire du Milieu pourrait privilégier à court-terme son pré carré, ce qu’il considère comme son espace «légitime», plutôt que de chercher à s’affirmer d’emblée comme une superpuissance à l’échelle mondiale. De ce point de vue, Taïwan est un symbole fort vis-à-vis des Etats-Unis et des autres puissances asiatiques comme le Japon.

JOL Press : Ces manifestations marquent-­elles l’échec de la normalisation des relations entre Pékin et Taipei ?

Jean-­Joseph Boillot : Non, je ne le crois pas. Cela montre surtout qu’il y a des résistances très fortes à toute tentative d’annexion de facto de Taïwan. Certaines banderoles brandies par les manifestants crient à la «démocratie piétinée» et illustrent bien le gouffre existant entre le modèle taïwanais et le modèle chinois. La jeunesse taïwanaise a peur de perdre ses libertés et craint que le système de Pékin soit imposé à l’île de Taïwan.

Par ailleurs, après bientôt deux décennies de stratégie d’intégration économique graduelle, la population taïwanaise à l’impression d’avoir été dupée. Certains groupes ont bien tiré profit de cette stratégie, avec notamment des usines taïwanaises un peu partout en Chine ; mais, globalement, cela ne s’est pas traduit par un renouveau de la croissance économique de Taïwan, au contraire. Le niveau de vie de l’île s’aligne plutôt par le bas sur celui de la Chine continentale.

Et sur le plan politique, la démocratie est rognée comme le montre la volonté du gouvernement taïwanais de passer en force sur cet accord de libre-­échange dans les services, signé en catimini à Shanghai en 2013 et qui a mis le feu aux poudres.

Propos recueillis par Marie Slavicek pour JOL Press

Jean-Joseph Boillot est docteur en économie et professeur agrégé de sciences économiques et sociales. Il est spécialiste des grandes économies émergentes dont l’Inde et la Chine. Il est l’auteur de Chindiafrique aux éditions Odile Jacob (janvier 2013).

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