Mutations des politiques commerciales: quelles réponses des mouvements sociaux ?

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(Photo: Jason McHuff/Flickr)

bilaterals.org | 29 juin 2017

Mutations des politiques commerciales: quelles réponses des mouvements sociaux ?

Ces trente dernières années, les réponses des citoyens face aux impacts économiques, sociaux et politiques de la mondialisation capitaliste ont été de grandes sources d’inspiration en termes d’organisation collective, de forts mouvements sociaux et de pensée progressive radicale. Parmi ces exemples, on compte les soulèvements majeurs contre les soi-disant accords de libre échange et d’investissement, dont le mouvement zapatiste au Chiapas (Mexique) qui a rejeté l’Accord de Libre Echange Nord Américain (ALENA). À travers le monde, les peuples qui font face à des accords similaires se sont organisés et mobilisés pour essayer de couper court à ces traités  [1] Des vastes mouvements sociaux ont non seulement confronté, mais également essayé de bloquer les négociations commerciales avec des grandes puissances telles que les Etats Unis, la Chine ou l’Europe, à des endroits divers et variés comme la Colombie, l’Equateur, le Pérou, la Thaïlande, le Maroc, la Corée du Sud et Taiwan. Et dans de nombreux cas, ils ont lutté d’une telle façon qu’ils ont eu un impact profond sur les sociétés, ayant réussi à faire prendre conscience à un grand nombre de personnes que ces accords étaient des outils de contrôle impérialiste et d’expansion capitaliste.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à de nouveaux défis car la dernière vague d’hommes et de femmes politiques nationalistes, racistes et pseudo-populistes profitent de la vulnérabilité et des peurs de certaines populations. Ils cherchent à diviser pour mieux régner dans des communautés déjà fracturées par des années de bouleversements sociaux et économiques, de répression et d’inégalités croissantes. Dans de nombreux pays, les hommes et femmes politiques prennent consciemment pour cible des électeurs qu’ils prétendent représenter, promettant de défendre “les gens ordinaires”, “la souveraineté nationale” et les “valeurs” nationales contre la mondialisation. Néanmoins, la plupart de ces hommes et femmes politiques appartiennent à ces élites politiques et économiques, qui ont eux-même prodigieusement profité de la mondialisation. Pensez à Thaksin, Farage, Trump, Wilders ou Le Pen.

Ces agendas politiques détournent l’attention des causes réelles des problèmes économiques et sociaux d’aujourd’hui. Leur intention est de dissimuler la manière dont les gouvernements, de presque toutes les couleurs politiques, protègent les profits privés avec de l’argent public, que ce soit en renflouant les banques ou en accroissant de façon extrême les dépenses de défense et de sécurité, aux dépens de la santé et de l’éducation publiques. Plutôt que d’aider les peuples à voir et comprendre comment les relations de pouvoir dans la sphère économique servent le capital, ils trouvent des bouc-émissaires pour tous les impacts sociaux négatifs du marché dans les économies mondialisées: immigrants, travailleurs migrants et réfugiés. Les accords de commerce jouent un rôle central dans cette politique de la distraction, ce qui pose des questions au sein des mouvements sociaux et des militants quant à leur positionnement.

Déjà vu

Alors que le leitmotiv de l’administration Trump, “l’Amérique/l’armée avant tout”, se développe, à l’instar de la couverture médiatique sur la résurrection de l’isolationnisme et du protectionnisme des Etats-Unis, rappelons nous que les attaques du 11 Septembre 2001 (9/11) aux Etats-Unis, et la “guerre contre le terrorisme” qui s’en est suivie, ont été utilisées pour justifier de nouvelles guerres et une reprise de la militarisation, ainsi que des formes variées d’intervention de l’Etat dans l’économie états-unienne sous George W. Bush. Cela s’est traduit par un lien beaucoup plus explicite entre la politique commerciale des Etats Unis et ses intérêts économiques d’une part, et la sécurité nationale d’autre part. Deux exemples sont la mise en place de tarifs douaniers sur les importations d’acier ou les restrictions sur les investissements provenant des Etats du Golfe. Bien avant que Trump ne devienne président, des lois répressives sur la sécurité nationale et l’immigration avaient été votées et étaient devenues normales aux Etats Unis, ainsi que dans d’autres pays. Quelques jours après les attentats du 11 septembre, le représentant des Etats-Unis pour les questions commerciales de l’époque (qui fut ensuite le président de la Banque mondiale), Robert Zoellick, a tenté de salir l’image des militants alter-mondialistes dans la tribune du Washington Post, “Contrer la terreur avec le commerce”. Il affirmait : “on pourrait se demander” si il y a eu “des connections intellectuelles” entre “terroristes” et mouvements d’opposition au néolibéralisme, tout en insistant que plus de libéralisation du commerce et des investissements (au moins chez les partenaires commerciaux des Etats-Unis) était la façon la plus efficace de lutter contre la “terreur.”  [2]

Ce type de rhétorique officielle agressive a eu des conséquences à travers le monde sur l’espace politique occupé par les ONGs et les mouvements alter-mondialistes. Certains groupes et coalitions, notamment en Amérique du Nord et en Europe, ont poussé les militants à abandonner des positions politiques et des actions caractérisées par un certain degré de confrontation, dans un souci de prudence et d’auto-censure après les attentats du 11 septembre. Dans les pays du Nord, les divisions se sont accrues entre les ONGs et les syndicats demandant des réformes modérées du système, et les anti-capitalistes ou les anti-impérialistes voulant des changements plus radicaux. Par exemple, en 2001, la mobilisation pour la justice mondiale a annulé de grandes manifestations prévues contre la Banque mondiale et le FMI à Washington “par respect” aux victimes des attentats du 11 septembre. Certaines ONGs ont poussé leurs militants à abandonner des tactiques d’action directe et des positions politiques visant la confrontation. L’élan derrière les mobilisations de masse contre les réunions du G8, de l’OMC, du Sommet des Amériques, du Forum Economique Mondial, et d’autres conférences regroupant les élites politiques et économiques, notamment dans le Nord, s’est essoufflé. Pourtant, en dehors de l’Europe et de l’Amérique du Nord, tandis que les traités bilatéraux de libre échange et d’investissements proliféraient à travers le monde, de nombreux mouvements d’opposition pérennes et de masse ont vu le jour pour lutter contre ces accords. On a pu observer cela dans de nombreux pays d’Amérique latine, notamment en Colombie et en Equateur, mais également en Asie.

Il y a des similitudes entre cette période lointaine et notre situation actuelle. La droite populiste a souvent pointé du doigt les accords de libre échange, entre autres, comme la source des nombreux problèmes des électeurs dont ils cherchent le soutien, du manque de souveraineté à la perte d’emplois. Certains leaders politiques menacent de réviser ces traités, comme Narendra Modi avec les traités bilatéraux d’investissements de l’Inde, ou simplement de les réduire en petits morceaux, comme Trump qui “a quitté” le Partenariat transpacifique (TPP selon son acronyme en anglais). Cela ne signifie pas nécessairement que les vieux traités vont disparaitre – loin de là. Dans de nombreux cas, les accords vont certainement juste changer de forme ou de pays signataires, ou les négociations vont continuer plus lentement. De fait, il serait une erreur de croire que ces leaders politiques sont contre ces traités. Ils veulent seulement des accords qui progressivement se rapprocheront plus des intérêts des grandes entreprises et de la finance mondialisée, intérêts dont ils sont les plus proches. La position de Trump de vouloir, plutôt que du TPP ou de l’ALENA, des traités “bilatéraux” montre clairement qu’il n’est pas opposé aux accords de libre échange et d’investissements. Le revirement d’autres leaders tels que l’ancien président de l’Equateur, Rafael Correa, quant au traité de commerce avec l’Union Européenne pointe vers le même chemin, celui emprunté par des leaders en apparence progressistes mais en profondeur favorables à la mondialisation au service des multinationales.

La résurgence du populisme réactionnaire se fait dans un contexte où, pays après pays, le capitalisme basé sur le libre marché est devenu en apparence le seul choix politique valable à travers presque tout l’échiquier politique. A quelques exceptions près, une sorte de “bon sens” néolibéral centriste tend à dominer, que les partis politiques prétendent être à gauche ou à droite, et même dans certains nouveaux partis qui prétendent n’être ni l’un ni l’autre. Une véritable politique de résistance doit être de se méfier des centristes néoliberaux aux jolis mots, qui présentent leur engagement au libéralisme et à l’économie de marché comme un antidote cosmopolitain et démocratique – et une vraie alternative – au populisme de droite qui prône l’exclusion. C’est une opportunité politique que saisissent les (néo)libéraux en associant les opposants au capitalisme mondialisé à la ligne politique de personnes telles que Trump et Le Pen.

Cette attaque superficielle contre les accords de libre échange et d’investissements mène certains groupes de la société civile à participer à des discussions sur la réforme de différents accords. Un soutien politique se dessine pour des traités commerciaux “en faveur des peuples”, qui incluraient des protections pour les droits des travailleurs, la mise en application de conventions de droits de l’homme, la promotion de règles environnementales et la réduction des protections et des privilèges pour le capital. On se doit d’apporter ici notre argument : c’est sérieusement mal comprendre la nature de ces traités. L’exploitation des travailleurs et la destruction de l’environnement ne sont pas des retombées malencontreuses du capitalisme centré sur le libre échange, mais plutôt les bases sur lesquelles il repose. Pourquoi nourrir un tel espoir dans ces accords qui ne sont que de puissants outils de contrôle géopolitique et d’oppression économique ?

Comme l’a énoncé le tribunal permanent des peuples à Mexico, s’inspirant des témoignages de dizaines de milliers de personnes, les accords de libre échange sont des instruments, régis par des gouvernements, pour affaiblir l’état de droit, et octroyer les pleins pouvoirs aux entreprises afin qu’elles puissent prospérer, ce qui comprend le droit de faire des bénéfices en toute impunité.  [3]Il n’y a pas de lien entre ce régime et les droits de l’homme ou la démocratie. Essayer de construire ce pont – de l’intérieur, au sein de ces accords — semble futile. Dans ces traités, toutes les voies légales pour la protection des personnes sont fermées.

“Que voulons-nous?” Un commerce équitable? Vraiment?

Plutôt que de se contenter de formes plus “inclusives” du capitalisme, nous devrions se réapproprier et construire une vision économique et politique claire et radicale. La droite et les centristes renforcent le système actuel tous les jours sans être inquiétés. Un plaidoyer poli en faveur d’accords de commerce et d’investissements “plus justes”, ainsi que des belles déclarations d’ONGs, ne vont pas nous sortir de ce désordre. En réalité, ils pourraient même nous détourner de la mobilisation vers de véritables alternatives et de l’imagination d’un modèle différent et extérieur à la pensée capitaliste.

Prenons l’exemple des luttes autour de l’alimentation et de l’agriculture. Les traités de libre échange sont la consécration de la domination du secteur agricole par la finance mondialisée et les élites de l’industrie agroalimentaire. Il y a une tendance à résister à ce contrôle renforcé par la réécriture des modalités du commerce agricole. Certains groupes s’organisent pour changer les processus de production et de marketing, et pour obtenir l’acceptation de normes environnementales et de labels sociaux. Ils créent des marchés de niche et changent certaines des règles autour des chaines de valeur agricoles actuelles, l’appelant “commerce équitable”. Mais essentiellement, ils sont en train de remodeler les marchés, négociant des prix et se créant une place pour eux-mêmes, sans forcément changer les rapports de force. Par conséquent, les entreprises multinationales peuvent rapidement arriver sur le marché et reprendre le contrôle. On l’observe avec l’alimentation “biologique” (illustrée par l’acquisition récente de Whole Foods par Amazon), avec l’alimentation “durable” et “locale” (promue par Walmart et Carrefour) et avec “l’agroécologie” (cooptée simplement pour renforcer le statu quo). Est-ce bien différent de la réalité du “libre-échange” au sein duquel les élites de l’industrie agroalimentaire établissent des “normes” pour gagner plus de contrôle sur le secteur de l’alimentation et de l’agriculture? Les groupes impliqués dans la lutte pour la souveraineté alimentaire ont, néanmoins, une approche différente. Selon eux, le commerce n’est pas une histoire de prix ou de normes ou d’obtention d’un espace dans les processus du production et de marketing mondiaux. Ils revendiquent le pouvoir de construire et de pérenniser des systèmes d’alimentation basés sur les cultures et les droits des peuples, les droits des communautés à décider, profiter et contrôler. Bien sûr, cette vision nécessite des marchés locaux qui fonctionnent correctement, mais elle ne laisse pas de rôle aux entreprises multinationales et au capital. Le rôle du commerce, dans le processus de soutien des visions et des réalités de la souveraineté alimentaire, est, ou est vraisemblablement, mineur si ce n’est non-existant.

De la même façon, aujourd’hui, les luttes des sections les plus critiques parmi les mouvements pour la justice climatique — particulièrement l’enthousiasmant leadership collectif provenant de la résistance des peuples autochtones, basée sur des visions du monde et des positions politiques anti-colonialistes — offrent un véritable espoir d’alternatives pour résoudre la crise climatique, au-delà du réformisme libéral pragmatique. La résistance au capitalisme et au racisme vient également des travailleurs migrants qui se mobilisent à travers le monde, souvent en prenant des risques considérables. En effet, on ne peut comprendre les phénomènes migratoires sans parler de l’exploitation impérialiste et du colonialisme, régime qui a affaibli de nombreuses sociétés dans le Sud. Le colonialisme et l’impérialisme ont créé les conditions structurelles de la dépossession, de la pauvreté et de l’inégalité – et, souvent, du conflit – qui conduisent beaucoup de personnes à émigrer, à la recherche d’un travail et pour survivre.

Pour toutes ces raisons, nous devons être prudents dans nos propositions d’alternatives au commerce mondialisé “centrées sur les peuples”. Elles satisfont plutôt qu’elles ne confrontent le capitalisme. Quelles leçons peut-on tirer si on regarde ces années de mouvements et de mobilisations de masse dans des parties différentes du monde, d’éducation et d’action contre les accords de libre échange et d’investissements et le capitalisme mondialisé centré sur le libre marché ? La leçon la plus importante est que, sans organisation sérieuse, les mouvements sociaux ne peuvent pas naitre, et les changements ne peuvent pas voir le jour. Un engagement vers une mobilisation au long-terme pour amener un changement systémique est crucial. Deuxièmement, une tendance à cloisonner les sujets dans les campagnes sur le commerce et l’investissement peut affaiblir le travail d’éducation et d’organisation pour un changement systémique. En isolant des parties des accords, elles paraissent alors modifiables et une solution semble facile à trouver sur le plan technique. Nous devons dépasser cette politique de campagnes cloisonnées autour de chapitres des accords (ex: services, propriété intellectuelle, etc.) pour reconnaitre que ces accords sont essentiellement des instruments de grande ampleur pour faire avancer et verrouiller l’impérialisme et le pouvoir du capital mondialisé, ainsi que pour satisfaire des buts géopolitiques. Troisièmement, même si ce sont des outils utiles, Internet et les réseaux sociaux ne peuvent pas se substituer à la construction de mouvements forts qui passe par des processus lents et rudimentaires de mobilisation politique, de construction de relations et d’instauration de confiance et de luttes collectives menées par des personnes sur le terrain.

Malgré la répression continue et la criminalisation des mouvements sociaux, la distraction et les bouleversements politiques induits par les populistes de droite et les centristes néolibéraux à travers le monde, un espace s’ouvre pour s’affermir quant au but de notre lutte. Nous avons besoin d’imagination politique radicale. Nous ne pouvons pas nous contenter de moins !

Footnotes:

[1Pour plus d’informations, vous pouvez lire “En lutte contre les ALE : La résistance croissante aux accords bilatéraux de libre-échange et d’investissement” bilaterals.org, BIOTHAI, GRAIN (rédaction), 2008: http://www.bilaterals.org/?-fighting-ftas-

[2Robert Zoellick, “Contrer la terreur par le commerce”, Washington Post, 20 Septembre 2001, https://www.washingtonpost.com/archive/opinions/2001/09/20/countering-terror-with-trade/aa1e3f27-f069-4b66-b752-8d141876d0b7/?utm_term=.76be50ebc8c6/

[3Tribunal permanent des peuples, "Libre échange, violence, impunité et les droits des peuples à Mexico", Jugement de la session finale, 15 Novembre 2014

source: bilaterals.org