Les Américains lorgnent le système de santé britannique

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Photo : ISABEL INFANTES / AFP

Alternatives Economiques | 27 juin 2019

Les Américains lorgnent le système de santé britannique

par Marion L’Hour

Avant le Brexit, le Royaume-Uni bénéficiait de tous les accords de libre-échange signés par l’UE. Après le Brexit, prévu pour le 31 octobre, Londres se retrouvera isolé. Les Britanniques s’affairent donc à négocier des traités bilatéraux, notamment avec les Etats-Unis. Au prix, peut-être, de la casse de leur système de santé.

« Quel choix ! L’homme qui a cassé le NHS [système de santé britannique], ou bien celui qui veut le vendre à Donald Trump... » Voilà comment le député travailliste Andrew Gwynne résume le duel entre deux aspirants dirigeants du parti conservateur, l’ex-ministre des Affaires étrangères Boris Johnson et son successeur, Jeremy Hunt. Fin juillet, après le vote des militants, le vainqueur décrochera – au passage – le poste de premier ministre du Royaume-Uni.

Le NHS au coeur d’un traité entre Londres et Washington ?

Ça n’augure rien de bon si l’on en croit la gauche : elle accuse Jeremy Hunt d’avoir sous-financé et laissé péricliter le système de santé qui a connu à l’hiver 2017-2018 l’une des pires crises de son histoire, avec des dizaines de morts dans l’antichambre des urgences. Et son adversaire, Boris Johnson ne trouve pas non plus grâce à ses yeux, considéré comme proche du président des Etats-Unis, qui ne cache pas son affection pour lui. L’ex-maire de Londres est donc soupçonné de partager les positions du chef d’Etat américain. Notamment celle qui consiste à inclure le NHS dans la discussion sur un possible accord de libre-échange post-Brexit entre Londres et Washington.

Donald Trump se montre clair lors de sa conférence de presse à Londres auprès de la Première ministre britannique (voir la conf de presse en entier ici) : « Quand on parle de commerce, tout est sur la table. Donc le NHS et bien plus que ça », assure à la tribune le chef de l’Etat américain. La déclaration fait scandale. Plus de 500 000 personnes signent la pétition « Donald Trump, pas touche à notre NHS » et le ministre de la santé Matt Hancock sort les griffes sur Twitter : « Le NHS n’est pas sur la table dans les discussions commerciales. Et il ne le sera jamais, pas tant que je serai là. »

Ouverture du NHS au privé

Position un peu audacieuse pour un ministre qui n’a pas tenté d’arrêter la privatisation partielle du système de santé britannique. Depuis les gouvernements travaillistes Blair et Brown, sous-traiter aux entreprises est chose courante. La loi santé de 2012 a même étendu l’ouverture au privé pour favoriser la concurrence : tout marché au delà de 688 000 euros doit être soumis à appel d’offres. « Les conservateurs privatisent le NHS par la porte de derrière », accuse Joan Pons Laplana, infirmier au Mid Yorkshire hospital et syndiqué chez Unison (marqué à gauche) et au Royal college of nurses. « Ils profitent du Brexit, qui accentue la crise, pour essayer de prouver que le système ne marche pas, qu’il faut tout changer. En fait, c’est l’occasion pour eux de faire de l’argent avec le NHS, après avoir privatisé la poste et le rail. »

D’ailleurs certains partenaires privés du NHS interviennent déjà sur le rail, comme le britannique Virgin. En tout, sur l’année 2017/2018, 7,3% du budget du NHS, soit près de 10 milliards d’euros sont allés à des contrats avec le secteur privé. Ce montant n’a cessé d’augmenter pendant 15 ans. Jusqu’à un léger reflux en 2017/2018 « La part du privé plafonne pour l’instant, témoigne Mark Dayan, analyste au Nuffield Trust, think-tank spécialisé dans la santé. Pourtant au NHS anglais, presque tout est théoriquement accessible aux entreprises. Sauf que pratiquement, c’est difficile et pas forcément rentable. »

Quand Donald Trump envisage d’inclure le NHS dans un accord de libre-échange, il ne parle donc pas d’ouvrir la porte du système aux compagnies américaines. Il leur suffit d’un ancrage européen pour être déjà présentes, par exemple dans la santé mentale avec ce partenariat entre le NHS et Acadia Healthcare. L’entreprise américaine a racheté un groupe de cliniques britanniques (Priority) qu’elle gère pour le compte du NHS. Seul changement qu’impliquerait – potentiellement – un accord avec les Etats-Unis, selon Mark Dayan, du Nuffield Trust : « il pourrait rendre ces privatisations irréversibles, en autorisant les entreprises à engager des poursuites contre le gouvernement si une activité leur était retirée. » Aujourd’hui, les règles européennes l’empêchent.

« Nous craignons que les profits se mettent à compter plus que les gens, s’alarme Zeshan Qureshi, pédiatre au King’s college hospital à Londres. Le NHS est l’une des fiertés de ce pays. Parce que c’est gratuit pour les patients, et que la priorité est fonction de leurs besoins, pas de leur argent. » Inquiétude reprise en écho par Joan Pons Laplana : « je ne veux pas demander aux gens combien ils ont dans leur porte-monnaie avant de les soigner. Et c’est ce qui risque d’arriver si on imite les Etats-Unis et leur système assurantiel. Si ça devient comme ça, je partirai », martèle ce Portugais expatrié. En réalité, la revendication américaine se joue à un autre niveau, bien que le mandat de négociation reste flou.

Prix des médicaments

L’enjeu réside sans doute dans le prix des médicaments. Trop élevé aux Etats-Unis, du point de vue de Donald Trump, et pas assez dans les autres pays. Le président entend donc défendre les laboratoires pharmaceutiques américains dans l’accès au marché britannique, et rééquilibrer sur le plan mondial – du moins l’espère-t-il – les prix payés à l’arrivée pour les comprimés, pilules et sirops.

Aujourd’hui, le monopole du NHS et de son National institute for health and care excellence (NICE) lui permet de garder les tarifs bas. « Le président des Etats-Unis veut que le NHS paie plus cher pour les médicaments, confirme David Henig, directeur du centre européen pour l’économie internationale (ECIPE), qui a également travaillé sur le TTIP (traité de libre-échange transatlantique aussi appelé TAFTA). Parce que le système est une référence pour beaucoup d’autres pays du monde. »

Une forme de symbole, qui, s’il tombe au Royaume-Uni, entrainerait les autres pays dans son sillage. Mais il ne s’agit pas d’écrire noir sur blanc que le Royaume-Uni doit payer plus cher. L’astuce consiste à changer le processus de sélection des médicaments remboursés. « Il existe deux mécanismes, détaille Mark Dayan du Nuffield Trust. La négociation collective du gouvernement pour faire baisser les prix des médicaments, et la sélection faite par le NHS qui ne rembourse pas de médicaments à moins qu’ils ne sauvent un certain nombre d’années de vie. C’est sans doute là-dessus que les Etats-Unis voudront jouer. »

Les patients du NHS ne ressentiraient donc pas immédiatement les conséquences de ce choix. « Mais certaines entreprises pourraient pousser à un usage des médicaments bien plus large que nécessaire pour le soin des patients, s’inquiète le pédiatre Zeshan Qureshi. Et créer de faux besoins pour les publics vulnérables. »

Et le NHS lui-même risque de se retrouver en première ligne, forcé de débourser plus à budget constant. « Par contrecoup le patient va y perdre aussi, anticipe Mark Dayan du Nuffield Trust. Parce que tout argent dépensé pour un médicament insuffisamment efficace par rapport à son coût sera de l’argent pris ailleurs. »

Un NHS sous pression

Ailleurs, dans ce grand système de santé victime d’un effet « ciseaux » : les financements n’évoluent pas à la vitesse de la demande d’une société vieillissante. Les 20 Milliards de livres sur cinq ans promis récemment par le gouvernement représentent une hausse de 3,5% du budget alors que les dépenses augmentent de 4% en moyenne par an. Conséquence : des personnels sous pression et insuffisamment payés. Ajoutez les craintes liées au Brexit, et le taux de vacance des emplois au NHS atteint 8% soit 100 000 postes en Angleterre. Les délais s’allongent, les litiges se multiplient. Ils ont doublé en cinq ans à 655 millions de livres en 2017/2018. De peur de voir la situation empirer, la communauté médicale rejette donc à l’unanimité, ou presque, l’inclusion du NHS dans les négociations commerciales avec les Etats-Unis.

« Ce sera très difficile d’arriver à un accord, analyse le spécialiste David Henig. Et le Royaume-Uni a peu de leviers face aux Américains. » Et même si accord il y avait, cela prendrait au bas mot cinq, voire sept ans. Le temps de convaincre d’épargner le NHS ? « Trump a dit clairement que le NHS serait sur la table donc il le sera, redoute l’infirmier syndicaliste Joan Pons Laplana. Si ce n’est pas le cas, je m’engage à me promener nu sur le London Bridge ! »