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Accord de libre-échange USA-Kenya : comment concilier intérêts nationaux et intégration africaine

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Ecofin | 2 juin 2020

Accord de libre-échange USA-Kenya : comment concilier intérêts nationaux et intégration africaine

par Espoir Olodo

(Ecofin Hebdo) - Le 17 mars dernier, Robert Lighthizer, le représentant américain au commerce (USTR) indiquait formellement au Congrès, la volonté de l‘administration Trump de négocier un accord global de libre-échange avec le Kenya. Alors que les contours de cette entente sont encore à préciser, cette démarche suscite déjà de nombreux débats quant à son impact sur l’intégration aussi bien de l’Afrique de l’Est que du continent.

Le lancement des pourparlers commerciaux avec le Kenya représente le dernier acte en date du retour des USA sur le continent, après 4 années d’oubli par l’administration Trump. Si les discussions s’annoncent longues concernant des aspects comme la libéralisation tarifaire, les règles d’origine ou encore les droits de propriété intellectuelle, cet accord serait, à terme, le premier du genre conclu par les USA en Afrique subsaharienne. Il serait en outre, le deuxième que le pays de l’Oncle Sam noue avec un pays africain, après celui signé avec le Maroc en juin 2004 et entré en vigueur depuis le 1er janvier 2006.

Que ce soit pour les USA ou le Kenya, la conclusion d’un accord commercial offre de nombreuses perspectives. Pour les observateurs, cette entente revêt un intérêt important pour les USA surtout sur le plan stratégique. Le Kenya est en effet un partenaire de choix pouvant permettre aux USA de renforcer leur présence dans la région est-africaine, et plus largement en Afrique, pour contrer la Chine.

Le pays est la première économie de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) avec plus de 40 % du PIB de la sous-région, selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Sa croissance économique robuste (5,6% en moyenne sur les 5 dernières années) et le dynamisme de nombreux secteurs économiques comme l’agriculture et la manufacture en font une tête de pont dans la région. Les USA envisagent d’ailleurs de se servir de l’accord avec le Kenya comme d’un tremplin, dans le cadre des négociations futures avec d’autres pays africains pris individuellement. « Le Kenya est un leader reconnu à travers le continent, un partenaire stratégique important des États-Unis », indique notamment M. Lighthizer.

Dans un autre registre, cet accord pourrait permettre notamment de renforcer les liens économiques entre les deux pays. Il faut dire qu’avec une valeur d’environ 1,6 milliard $ en 2019, les échanges entre les deux pays restent encore peu significatifs par rapport à d’autres partenaires. D’après un récent rapport de l’USTR, les USA ont exporté des biens pour 391 millions $ en 2019 vers le Kenya. Ce volume reste marginal lorsqu’on le compare au montant annuel des importations du pays depuis la Chine (plus de 3 milliards $). Par ailleurs, le Kenya n’est que le 111e marché d’exportation des USA en 2019.

Du côté du Kenya en revanche, l’argument économique prend tout son sens. En effet, la balance commerciale entre les deux pays penche déjà clairement en faveur de la nation est-africaine avec des exportations de 667 millions $ en 2019.

Les USA représentent globalement le 3e plus grand marché d’exportation pour le Kenya, ceci notamment grâce à la Loi des États-Unis sur la croissance et les perspectives économiques de l’Afrique (AGOA). Le pays faisait partie du top 5 des principaux exportateurs vers les USA avec 408 millions $ en 2017, sous ce régime préférentiel qui offre un accès en franchise de droits et sans contingent pour un certain nombre de produits africains.

En 2018, le Kenya était ainsi le premier exportateur de vêtements vers les USA, avec une valeur cumulée de 4,7 milliards $ d’articles expédiés depuis le lancement de l’AGOA en 2000, selon les estimations. Par ailleurs, au Kenya, de nombreuses entreprises textiles situées dans les zones industrielles d’exportation (ZIE) et certaines filières agricoles (noix de macadamia notamment) ont profité de cette facilité commerciale pour croître.

Compte tenu de cette importance économique, le Kenya a tout intérêt à être proactif afin de consolider dans la durée son accès facile au marché américain et ainsi offrir des opportunités à de nouveaux entrants ou aux acteurs déjà présents. Plus important encore, un accord pourrait permettre au pays de s’adapter aux nouvelles configurations à venir. Dans un contexte mondial de plus en plus incertain et où les USA optent désormais pour des accords bilatéraux plutôt que les ententes avec des blocs régionaux, certains analystes estiment que la reconduction de l’AGOA qui doit expirer le 30 septembre 2025 est loin d’être acquise. Sous cet angle, le Kenya pourrait émerger, en tant que pionnier d’une nouvelle forme de coopération avec les USA, durant la phase post-AGOA.

Un facteur de fragilisation de l’intégration africaine?

La principale inconnue est de savoir si ce rapprochement bilatéral aura des impacts délétères sur les relations commerciales au sein de la CAE, voire sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Si de leur côté, les deux partenaires ont déjà rassuré que son impact serait bénéfique pour l’intégration, il convient néanmoins d’être prudent en raison du stade peu avancé des discussions.

En pratique, la démarche du Kenya reste parfaitement réglementaire. Et pour cause, chaque membre de la CAE peut négocier séparément des accords commerciaux bilatéraux, à condition d’en aviser les autres membres en vertu du Protocole sur l’Union douanière.

Jusqu’ici, rien ne prouve que le Kenya ne se conformera pas à cette exigence, une fois que les négociations seront véritablement lancées. D’un autre côté, à l’image des autres blocs économiques régionaux, la CAE enregistre encore des difficultés dans la libre circulation des marchandises avec des élans protectionnistes fréquents. Par exemple, le Kenya qui interdit les importations de sucre, en provenance des pays voisins, a multiplié depuis 2017 des importations préférentielles de sucre sans droits de douane, depuis un pays comme le Brésil. De ce fait, l’accord avec les USA ne devrait pas particulièrement bouleverser les échanges intrinsèques entre les pays de la région.

La question la plus importante, sans doute, reste relative à l’implication de cet accord sur la relation du bloc régional par rapport aux partenaires extérieurs. En effet, un accès sans droits de douane de biens américains au marché kényan pourrait violer le Tarif extérieur commun (TEC) mis en place en 2010. A moins que les autres Etats n’autorisent exceptionnellement une telle dérogation, les négociations pourraient être houleuses sur ce point sensible.

S’agissant des répercussions sur le plan continental, certains observateurs craignent qu’une telle entente ne compromette les objectifs de la ZLECAf visant à accroître le commerce intra-africain, une fois dans sa phase de pleine mise en œuvre.

« Le problème est que cet argument ignore que le volume des échanges Afrique-Chine est largement plus important et devrait donc être reconnu comme plus menaçant pour la ZLECAf. L’étendue de l’implication de la Chine dans le développement infrastructurel et ses investissements associés en Afrique devraient représenter un sujet de préoccupation plus important pour ceux qui s’inquiètent de l’influence extérieure en Afrique. L’impact de cet accord sera véritablement connu quand les aspects essentiels de la ZLECAf seront finalisés », explique Gerhard Erasmus, professeur émérite à la Faculté de Droit de l’Université sud-africaine de Stellenbosch.

« La possibilité de conclure des accords entre l’Afrique et les tierces parties dépendra des instruments légaux à ce sujet. L’accord de la ZLECAf ne lui octroie pas un pouvoir intrinsèque de nouer des traités au nom du continent. La ZLECAf n’est pas une entité légale et ne dispose pas d’institutions supranationales pour surveiller ou assurer la conformité à ses obligations », ajoute-t-il.

Au final, il en ressort que cet accord de libre-échange permettra de promouvoir les intérêts commerciaux et stratégiques de chacun des pays. Si le rapport de force peut sembler être en faveur des USA, en raison d’un poids plus important dans le commerce mondial, tout n’est pas encore joué. Tout l’enjeu pour le Kenya sera de bien préparer les négociations pour tirer le meilleur parti des opportunités qui s’annoncent. L’expérience du Maroc, précurseur d’un accord du genre, pourrait sans doute permettre au Kenya de renforcer ses capacités. Parallèlement, les autorités kényanes devront procéder à des choix et faire des arbitrages dans le délicat exercice de la conciliation entre intérêts nationaux et besoins d’intégration régionale.


 source: Ecofin