Le forcing libre-échangiste de l’UE dénoncé à Nairobi

25 janvier 2007

Le forcing libre-échangiste de l’UE dénoncé à Nairobi

FSM . Plusieurs centaines de personnes ont participé à une manifestation dénonçant les nouveaux accords dits de partenariat entre l’UE et les pays ACP.

Nairobi,

envoyée spéciale.

« Cette canne à sucre, je la vends 2 shillings (1). Qu’est-ce que je vais faire demain si le prix baisse encore à cause des produits venus d’Europe ? » s’inquiète Grace. Pommes de terre et haricots à la main, cette paysanne participait, hier, à la marche de protestation contre les accords de partenariat économique (APE), actuellement en négociation entre l’Union européenne et les 77 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Au cri de « Lutter contre la pauvreté, refuser les APE », plusieurs centaines de personnes, parties du parc Uhuru, dans le centre de Nairobi, ont ainsi rejoint le bâtiment de l’Union européenne situé à un kilomètre.

« Ces accords ne laissent aucune chance à l’Afrique de se développer. Les Occidentaux s’imposent avec leurs lois et leurs règles », dénonce Sylvie Elenge, venue de la République démocratique du Congo. Jusqu’ici les relations économiques entre les deux régions contenaient certaines clauses préférentielles pour les pays ACP. Or les nouveaux accords prévoient une ouverture à 80 % de leur marché. Les conséquences pourraient être dramatiques pour les agriculteurs, dans l’incapacité de concurrencer les produits européens, et plus largement pour les économies. « Prenez la tomate au Sénégal, elle fait vivre de nombreux petits agriculteurs, mais aussi tout une industrie de transformation avec le concentré de tomates », explique Anne Wagner, chercheuse au GRET (2) qui a mené plusieurs études d’impact. Sans compter que la baisse des droits de douane amputerait fortement les budgets des États africains.

« Il faut gagner du temps », insiste la chercheuse. Face à l’exigence européenne de signer les accords avant le 31 décembre 2007 afin d’être en conformité avec les règles de l’OMC, plusieurs campagnes internationales ont été lancées en Europe et en Afrique. Elles demandent un délai supplémentaire de trois ans pour négocier ainsi qu’un moratoire de plusieurs années avant l’entrée en vigueur des nouveaux accords. « Nous devons d’abord renforcer notre intégration régionale », estime Laoual Sayabou, du REPAOC (3). L’enjeu est aussi d’obtenir que des produits vitaux pour les pays soient protégés, comme le coton qui représente 60 % des revenus des paysans en Afrique de l’Ouest, le riz, la pomme de terre ou le sucre. « C’est la souveraineté alimentaire des pays qui est en jeu », rappelle le militant.

Les organisations dénoncent aussi les pressions exercées sur les gouvernements des pays ACP par l’Union européenne par le biais de l’aide au développement. En outre, à quelques mois du délai, les deux tiers du programme des négociations restaient à examiner : une précipitation très défavorable aux pays ACP. Réunis à Khartoum (Soudan), en décembre dernier, leurs gouvernements ont officiellement demandé un report. Mais l’Union européenne est très pressée, car elle souhaite se mettre en conformité avec les règles de libre-échange de l’OMC.

« Pourquoi les règles de l’OMC devraient-elles primer sur les droits humains et pas l’inverse ? questionne Anne Wagner. On nous présente ces règles comme un paradigme, mais elles ne sont pas immuables. Les États peuvent tout à fait décider de les changer. »

(1) 1 dollar = 70 shillings kényans.

(2) Groupe de recherche et d’échanges technologiques.

(3) Réseau des plates-formes d’ONG d’Afrique de l’Ouest.

Charlotte Bozonnet

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source: L’Humanité