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Le libre échange accélère la ruine des paysans

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L’Humanité | 2 novembre 2016

Le libre échange accélère la ruine des paysans

par Gérard Le Puill

Alors que le traité de libre échange entre l’Europe et le Canada a été officiellement signé en fin de semaine dernière , suite à une forte pression sur le gouvernement de Wallonie , il lui faudra , pour être définitivement adopté, avoir l’approbation du Parlement européen et des 28 Parlements des pays membres de l’Union européenne. Si la France le voulait, elle pourrait donc rejeter le CETA. Elle y aurait intérêt , tant ce type d’accord fait chuter les cours payés au producteurs au point de les ruiner et de remettre en cause notre souveraineté alimentaire. Mais nos dirigeants politiques manquent de courage sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres.

L’accord commercial entre l’Europe et le Canada supprime les droits de douanes sur 92% des produits échangés. Certains échanges sont limités en volume. L’accord prévoit que le Canada exportera chaque année 45.840 tonnes de viande bovine en Europe en plus du contingent de 4.160 tonnes dont il bénéficiait déjà. Il nous exportera aussi 75.000 tonnes de viande de porc par an et 8.000 tonnes de maïs doux. Il s’agit là des grains de maïs que l’on trouve en boites de conserve pour l’alimentation humaine. En France, ce maïs est produit sous contrat entre des paysans et des transformateurs. L’importation de maïs canadien à cette fin peut conduire à réviser les contrats à la baisse, en volume comme en rémunération. Et rien ne prouve que le consommateur sera gagnant au final.

L’Europe n’a nul besoin d’importer des viandes bovines et porcines en provenance du Canada. Car faire de la place à ces importations d’un pays tiers oblige l’Europe à tenter de vendre ses propres surplus dans d’autres pays tiers dont les marchés sont très aléatoires. On le voit depuis deux ans avec la fermeture du marché russe pour notre viande porcine et pour nos produits laitiers. La demande chinoise avait depuis quelques mois fait remonter les cours du porc en Europe puisque 70% des viandes porcines importées par la Chine étaient européennes. Mais la production intérieure de la Chine a remonté depuis tandis que les Etats Unis, en surproduction, vendent davantage de porcs aux Chinois. Résultat, le prix de kilo de carcasse de porc baisse depuis plusieurs semaines au marché au cadran de Plérin. Il est tombé à 1,30€ la semaine dernière après avoir dépassé les 1,50€ durant plusieurs semaines cet été et au tout début de l’automne.

On sait que les 21 et 22 octobre dernier, les chefs d’Etat et de gouvernement européens ont souhaité que l’accord de libre échange avec le Canada soit signé avant la fin de cette année. Mais nous rappelle l’hebdomadaire AgraPresse , ils ont aussi demandé à la Commission de poursuivre la négociation avec les Etats Unis « afin qu’un accord ambitieux, équilibré et global puisse être présenté ». Le Canada ayant obtenu de nous vendre un contingent de viande bovine, un autre de viande porcine et un troisième de maïs doux, on imagine que les Etats Unis voudront encore nous en vendre davantage. Le mandat de la Commission permettant de poursuivre la négociation du TAFTA avec les Etats Unis ayant été renouvelé à l’unanimité, on en déduit aussi que le président Hollande et le gouvernement de Manuel Valls ne disent pas la même chose à Paris et à Bruxelles. Car nous dit encore AgraPresse, les 28 ont appelé à l’intensification des pourparlers en cours avec « d’autres partenaires commerciaux, y compris le Mercosur, attachés à l’ouverture des marchés à l’avantages de toutes les parties ».

A l’avantage de toutes les parties ? Ce langage est utilisé quand des simulations sur ordinateur permettent de supposer qu’un accord comporte des avantages réciproques et équilibrés si on vend plus de services et de produits industriels à tel pays qui nous vendra de la viande et des céréales , même si cela ruine nos producteurs et remet en cause notre souveraineté alimentaire. Ce risque est d’autant plus grand que l’Europe négocie aussi des traités de libre échange avec l’Australie et la Nouvelle Zélande, des pays sous peuplés qui exportent les trois quarts de leur production agricole.
Est-ce ainsi que l’on va maintenir des zones rurales vivantes et des productions agricoles utiles dans les pays membres de l’Union européenne ? Ces zones rurales couvrent 52% des superficies dans les pays membres et abritent 112 millions de personnes dont 22 millions travaillent sur environ 11 millions d’exploitations. Mais l’emploi agricole a diminué de 25% en dix ans et un agriculteur sur trois a plus de 65 ans en Europe.

En France, une étude réalisée dans le grand ouest en élevage de bovins à viande nous apprend que ces les éleveurs étaient beaucoup plus modernes et plus productifs en 2013 qu’entre 1998 et 2000. Mais le revenu était est nettement plus bas en 2013 malgré ces progrès en termes de productivité. Faut-il s’en étonner ? Le libre échange produit des effets d’aubaine pour les distributeurs. Selon Agreste, une publication du ministère de l’Agriculture, « pour la première fois depuis le début de l’année 2016, les importations de viande bovine ont progressé : +15% en août en glissement annuel ». Agreste ne dit pas pourquoi et se contente d’indiquer que la viande provient en grande partie des Pays Bas « dont les ventes en France progressent de 45% ».

L’explication de cette progression est simple. Dans la perspective de la sortie des quotas laitiers en avril 2015, les néerlandais ont, dès 2013, augmenté leur cheptel laitier. Ce surplus de vaches a donné un surplus de veaux depuis trois ans et aussi un surplus de vaches de réforme qui vont à l’abattoir en fin de carrière. En achetant cette viande, nos grandes surfaces réduisent les débouchés de la viande française et l’insuffisance des débouchés fait chuter les cours des animaux sur les marchés au cadran. C’est comme cela que l’on prive les éleveurs de revenu. Sauf que ce jeu dangereux réduit encore notre souveraineté alimentaire en ruinant les hommes et les femmes qui produisent notre nourriture sur le territoire national.


 source: L’Humanité