Antidumping : Le Maroc pris au piège des accords de libre-échange ?

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Yabiladi | 13 juin 2016

Antidumping : Le Maroc pris au piège des accords de libre-échange ?

par Ristel Tchounand

Après l’acier, la céramique et le polychlorure de Vinyle, c’est autour de l’industrie du papier de bénéficier de l’attention du gouvernement. Le ministère de l’Industrie vient de mettre en place une mesure antidumping pour protéger le principal producteur national. Mais pour les économistes marocains, au lieu de s’attaquer aux importations étrangères à chaque plainte, Rabat devrait plutôt « repenser » ses accords de libre-échange.

Au cours des quatre prochaines années, les industriels étrangers supporteront un droit additionnel de 25% sur les importateurs de papier en bobine et en rame au Maroc. La décision a été prise après enquête par le ministère du Commerce extérieur, selon une note officielle publiée le 7 juin dernier. Elle est motivée, d’après la même source, par un « accroissement massif » aussi bien en termes absolu que relatif par rapport à la production nationale, ainsi qu’une « dégradation notable » des indicateurs du producteur national Med Paper. Ce dernier a en effet vu sa production et ses ventes chuter, engendrant une baisse de 12% de son chiffre d’affaire à 101 millions de dirhams en 2015.

4 secteurs concernés en 6 mois

En six mois, c’est le quatrième secteur sur lequel le gouvernement lance une procédure de lutte contre le dumping. En janvier dernier, l’acier ouvrait le bal. Le ministère avait tablé sur un droit additionnel ad valorem de 22% sur les importations des tôles laminées à froid et de tôles plaquées ou revêtues en provenance de pays d’Europe et d’Asie.

Suite à une hausse de 377% des importations de PVC, le ministère avait lancé une enquête en juin 2015 dont il a publié les résultats début mai, confirmant l’existence d’un dumping dû aux importations du PVC provenant de l’UE et du Mexique. Et ce n’est pas fini, actuellement, les tensions sont fortes entre producteurs espagnoles de céramique et Marocains en raison d’une enquête diligentée par le département de Mohammed Abbou pour dumping.

Les accords de libre-échange, le coeur du problème

Les enquêtes et les mesures antidumping se sont donc multipliées. Sursaut du gouvernement ? L’économiste Najib Akesbi pense qu’il peut s’agir soit d’une prise de conscience par le gouvernement de la gravité de la situation dans ces secteurs d’activité, soit de la « puissance des lobbies » de secteurs qui arrivent à « arracher des mesures » au gouvernement. « Tout comme les deux facteurs peuvent à la fois favoriser l’action gouvernementale », souligne-t-il dans un entretien avec Yabiladi.

Mais pour lui, le gouvernement se retrouve à jouer les gendarmes des importateurs, à cause du mode de libération dans lequel le Maroc s’est lancé il y a quelques années. « C’est cela le fond du problème. On a signé des accords de libre-échange alors que l’économie marocaine n’était pas prête », affirme-t-il, estimant que cette « libéralisation mal préparée » poussera « de plus en plus de sociétés » à réclamer des mesures de sauvegarde.

Même son de cloche pour Mohamed Chiguer, économiste, qui déplore une « libéralisation tous azimuts sans études d’impact sérieuses ». « Le Maroc n’était pas prêt, c’est une évidence », ajoute-il.

« Si rien n’est fait, le pire est à venir »

Pour mémoire, le Maroc a contracté une cinquantaine d’accords de libre-échange et ces derniers exigent des preuves aux allégations de dumping avant la mise en place d’une quelconque mesure. C’est pour cette raison que Rabat diligente des enquêtes après les plaintes des producteurs nationaux. Et la tâche n’est pas toujours aisée, en témoigne l’enquête sur le PVC qui a duré près d’un an, ou encore la résistance des importateurs espagnols de céramique face à l’enquête lancée par le ministère.

Selon les économistes, le Maroc doit « repenser » l’ensemble de ses accords. « Une pause s’impose », estime M. Chiguer. « Il nous faut revoir ces accords et s’orienter vers un processus d’industrialisation proprement dit. Ce n’est pas Renault qui va nous industrialiser », argue-t-il. Najib Akesbi, quant à lui, estime la révision des accords urgente. Et de conclure : « si rien n’est fait, le pire est à venir » pour l’économie marocaine.

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source: Yabiladi