L’agriculture, monnaie d’échange avec le Mercosur ?

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Ouest France | 5 décembre 2017

L’agriculture, monnaie d’échange avec le Mercosur ?

by Emilie Durand, Jean-Christophe Detaille

Sacrifier l’élevage bovin ou la production de betteraves contre l’exportation de voitures ? Le secteur agricole français et européen risque d’être la la monnaie d’échange dans les négociations menées par l’Union européenne pour obtenir un accord de commerce avec le Mercosur. C’est ce qui est redouté par les agriculteurs français.

Des deux côtés de l’Atlantique, on sent la volonté politique de conclure sur l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercorsur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) en décembre.

Cependant, la commissaire européenne au Commerce Cecilia Malmström a laissé entendre le 5 décembre que les négociations commerciales de l’UE avec le Mercosur que les deux parties espéraient conclure en 2017, pourraient se prolonger jusqu’en début d’année prochaine. "Nous pensons arriver à conclure les négociations sinon à la fin de l’année, en début d’année prochaine, parce que nous nous sommes beaucoup investis", a déclaré Mme Malmström à l’occasion d’une conférence sur le commerce à Bruxelles. "Si ça traîne jusqu’en janvier ou début février, ce n’est pas un drame", a-t-elle ajouté. La Commission a toujours affirmé qu’elle souhaitait parvenir à un accord politique avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay) avant la fin de l’année 2017, notamment parce qu’une campagne électorale est prévue en 2018 au Brésil, le plus gros marché d’Amérique du Sud. Selon la loi brésilienne, "tous ceux qui se présentent à l’élection doivent démissionner six mois avant, ce qui signifie que fin mars, il n’y aura plus de gouvernement", a expliqué Mme Malmström.
Divergences de priorités au sein de l’Union

Si la France, l’Irlande et la Pologne plaident pour que les quotas d’importations sur le bœuf et l’éthanol soient minimisés, ce n’est pas le cas d’autre Etats membres dont l’Allemagne, qui ont comme objectif prioritaire l’ouverture du marché à d’autres secteurs économiques.

Dans le secteur bovin, « 20 à 30 000 emplois d’éleveurs pourraient disparaître en France, sous le seul poids des importations cumulées des viandes canadiennes et sud-américaines » en France, observait la Fédération nationale bovine.

Pour Baptiste Buczinski, de l’Institut de l’élevage (Idele), « les exportations des pays du Mercosur seront les mêmes que celles du Canada, soit des morceaux destinés à des marchés haut de gamme (entrecôte, aloyau, filet, etc), mais à des prix bien inférieurs », avec des conditions de production différentes.

De fait, ces importations feraient baisser les prix du marché. « Un contingent supplémentaire de 100 000 t ouvert au Mercosur sur 8 millions de tonnes de viande bovine consommés en Europe, cela semble peu. Mais ramené aux 400 000 à 600 000 t de viandes de ce créneau, c’est conséquent », souligne-t-il. La filière dénonce aussi les conditions de production de cette viande dont la traçabilité reste incertaine. Or certaines molécules, notamment des hormones (stéroïdes) sont autorisées dans les pays du Mercosur, mais interdites en Europe.

Le sucre monnaie d’échange

Du côté des planteurs de betteraves, les négociations avec le Mercosur « font très peur », selon Thimoté Masson, économiste à la CGB (syndicat des producteurs de betterave). "Un contingent de 1 100 t de sucres spéciaux serait actuellement sur la table", indique-t-il de source officieuse. Pour l’instant quasiment rien, mais cela signifie qu’« il faut s’attendre à un contingent », lequel pourrait servir de monnaie d’échange en fin de négociation à la demande du Mercosur.

Thimoté Masson souligne qu’en cumulant tous les différents accords bilatéraux déjà signés par l’Union européenne, cela représente 720 000 t de sucre importés par l’UE sans droit de douane ou à droits de douane réduits, soit l’équivalent de trois grosses usines en France ! L’impact économique sur la filière est donc lourd.

Concernant l’éthanol, l’UE a mis dans la balance l’ouverture de quotas tarifaires d’importation d’une masse totale de 600 000 t, soit un volume de 7,5 millions d’hectolitres. « Le Brésil bénéficierait de droits réduits vers l’UE trois fois plus bas qu’aujourd’hui », selon Thimoté Masson. L’UE produit chaque année 73 Mhl d’éthanol et elle importe 5 Mhl, d’après ses chiffres.

Au niveau alimentaire, l’UE importe du Mercosur surtout du soja et du tourteau de soja, ce qui représente 45 % du montant total des importations, soit 8,5 milliards d’€ en 2016, selon la Commission européenne. L’UE importe aussi pour 1,2 Mrd € de viande bovine, 1 Mrd € de préparation à base de viande et 160 M€ de viande de volaille.

Récemment interrogée, la FNSEA soulignait qu’elle refusera que les productions agricoles soient sacrifiées au nom d’un accord global et que tout accord commercial devrait comporter un équilibre interne au volet agricole entre les deux zones géographiques.

source: Ouest France