Aliment, Agriculture, Souveraineté: Un livre qui démantèle les mythes de l’agriculture tunisienne

Par Hafawa REBHI

Aliment, Agriculture, Souveraineté. Ce qui semble dans un premier temps une énième étude sur le secteur agricole en Tunisie est un livre polymorphe et polyphonique.

Pour montrer l’interdépendance entre les trois notions, les membres du Groupe de Travail pour la Souveraineté Alimentaire (GTSA), appuyés par la fondation allemande de vocation sociale-démocrate, Friedrich Ebert, ont eu recours à toutes les disciplines qui auraient pu servir leur cause. Histoire, géographie, microéconomie, macroéconomie, sociologie, journalisme... Loin de créer des difformités, ce mélange de genres a donné naissance à un ouvrage de 200 pages, bien structuré et dans le temps et dans l’espace.

Publié le 29 juin, le récit de Layla Riahi, Wassim Laabidi et leurs collègues est un texte éminemment historique qui raconte la décadence de l’agriculture tunisienne, en démantèle les mythes et en tourne en dérision les prétendus exploits sur-médiatisés.

Au commencement était la colonisation. Avide de produits exotiques, le colonisateur français avait, dès la fin du 19ème siècle, exploité le territoire tunisien pour la production intensive de davantage de dattes, d’agrumes et d’huile d’olive. Au lendemain de l’indépendance, en 1956, les promesses de l’Etat pour assurer la souveraineté alimentaire s’étaient vite volatilisées. Non seulement l’orientation vers ces monocultures ne sera pas changée, mais la frénésie de la production destinée à l’exportation s’intensifiera, les autorités se prétextant par la nécessité de renflouer ses caisses.

Les années 1970 ont vu ainsi la mise en place de projet géants, parrainés par les institutions financières internationales, visant à soumettre l’agriculture tunisienne aux injonctions de l’économie marchande et de la course aveugle vers la productivité. Le Cap Bon (Nord-Est), initialement pauvre en ressources hydrauliques, s’est vu accorder les eaux du Nord-Ouest. Le cours de Oued Medjerda, principal et unique fleuve perenne du pays, a été forcé pour irriguer les champs d’orangers. Poussés par les incitations de l’Etat, les agriculteurs ont progressivement délaissé leurs cultures diversifiées pour ne se focaliser que sur la production de la variété locale d’orange maltaise destinée au marché européen. Au fil des décennies, et avec les répercussions désastreuses du changement climatique, le modèle a fini par s’essouffler. Les agriculteurs du Cap Bon se trouvent actuellement submergés par un excédent de production et la Tunisie n’arrive à exporter que 5% de ses oranges.

La production des agrumes n’est qu’un exemple de l’étranglement prémédité et programmé de l’agriculture vivrière. L’ouvrage expose, chiffres à l’appui, les limites d’autres filières, souvent présentées comme des exploits nationaux, telles que l’oléiculture ou la production des dattes.

Le rythme de la destruction de l’agriculture vivrière s’intensifiera avec le tournant résolument libéral pris par l’Etat tunisien durant les années 1980. Depuis, les petits et moyens agriculteurs ne composent seulement pas avec l’absence des autorités.

Ils doivent également survivre à l’handicap de l’accès à la terre, un problème qui perdure depuis l’indépendance. En effet, 80% des agriculteurs tunisiens ne possèdent que 20% des terres agricoles. Ils sont 400 mille personnes à ne posséder que 960 mille hectares, avec une moyenne de 2,5 hectares chacun. Les terres arables et fertiles possédées par l’Etat sont souvent cédées aux grands investisseurs qui perpétuent le modèle des monocultures rentières destinées exclusivement à l’exportation.

Les ponctions de toute valeur ajoutée qu’exercent les réseaux de spéculation sur l’agriculture vivrière tunisienne s’ajoutent aux doléances de milliers de paysans laissés pour compte, souvent incapables d’acheter les intrants les plus basiques comme les engrais ou les pesticides .

Si le livre du GTSA décortique ainsi les mécanismes de paupérisation et d’aliénation des paysans tunisiens, il a surtout le mérite de leur avoir donné amplement la parole. Le contenu de l’ouvrage émane essentiellement de plus de 300 entrevues avec les paysans et les représentants du secteur agricole et 30 forums locaux, menés et organisés entre octobre 2017 et janvier 2019.

Les paysans ont certes fait part aux chercheurs militants des récits de leurs luttes au quotidien, mais ce sont leurs tentatives d’organisation qui suscitent le plus grand intérêt. Quels modes d’organisation pour recouvrer les droits d’accès à la terre et à l’eau? Comment procéder pour stopper les négociations sur l’ALECA, perçu par la majorité des paysans comme une tentative de libéralisation forcée de l’agriculture? Et quelle sera l’évolution du droit pour répondre aux besoins de communautés qui ne veulent plus du modèle figé du droit de la propriété à la capitaliste?

Layla Riahi assure que le livre est une tentative de défrichage du terrain, un travail préliminaire pour dégager les pistes d’une réflexion beaucoup plus approfondie sur les politiques agricoles. Pour elle et ses collègues, les thèmes d’au moins deux prochaines études se sont déjà précisés.

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