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"Les accords de libre-échange sont une fabrique de pauvreté et d’inégalité". Entretien avec José María Oviedo

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biodiversidadla.org

25 octobre 2023

"Les accords de libre-échange sont une fabrique de pauvreté et d’inégalité". Entretien avec José María Oviedo

Par bilaterals.org

Le 10 septembre de chaque année est commémorée la Journée internationale d’action contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et les accords de libre-échange (ALE). Il y a vingt ans, Lee Kyung Hae, un petit agriculteur coréen, a sacrifié sa vie pour protester contre les politiques de libre-échange dévastatrices de l’OMC. Son héritage est perpétué par la Journée internationale d’action contre l’OMC. Cette année, la date a revêtu une signification particulière. Dans un contexte où les politiques de libre-échange ont eu un impact significatif sur les communautés paysannes et agricoles du monde entier, La Via Campesina (LVC) a déclaré qu’il était temps de prendre des mesures énergiques.

En dialoguant avec José María Oviedo, de l’Union nationale des producteurs agricoles (Via Campesina Costa Rica), nous explorons les impacts des accords de libre-échange et les demandes de La Via Campesina en faveur d’un commerce agricole plus équitable et plus durable. José nous explique que le 10 septembre est une date « pour attirer l’attention sur ce que les accords de libre-échange ont signifié pour la plupart des pays. Les ALE sont comme une fabrique de pauvres, ils ont engendré de grandes inégalités et de la pauvreté ».

La Via Campesina affirme qu’après trois décennies d’existence, l’OMC n’a tenu aucune de ses promesses. « L’Organisation mondiale du commerce a montré au monde comment le néolibéralisme, la privatisation, la dérégulation et une économie capitaliste de libre marché peuvent marginaliser, exploiter et déposséder les communautés les plus vulnérables du monde – notamment les paysan·nes, les populations autochtones et les travailleur·euses ruraux·ales et urbains ». (Communiqué de presse de La Via Campesina)

Les règles des accords de libre-échange ont été une source constante de difficultés pour la paysannerie, car il est impossible de rivaliser avec les exportations massives et les subventions des pays du Nord. Selon Oviedo, représentant de l’Amérique centrale, « au fur et à mesure que les accords de libre-échange sont négociés, il est impossible pour la paysannerie d’exporter en raison des obstacles que ces accords impliquent. Cela affecte gravement les coopératives et tous les acteurs de l’agriculture ».

« Ce que nous avons, c’est un énorme flot de produits qui viennent concurrencer nos produits sur les marchés intérieurs parce qu’ils entrent sans droits de douane, et la législation établit pratiquement que ces importations de denrées alimentaires ne peuvent pas être stoppées ». Ce phénomène n’affecte pas seulement la viabilité économique des personnes impliquées dans l’agriculture locale, mais conduit également à un déplacement massif des familles dans la production agricole, générant une cascade d’impacts sur les communautés rurales.

La situation des semences et l’UPOV

L’imposition de réglementations telles que l’UPOV (Union internationale pour la protection des obtentions végétales) dans de nombreux accords de libre-échange a un impact profond sur la diversité des semences et l’agriculture traditionnelle. Initiée en 1961 avec six pays européens comme membres fondateurs, l’UPOV a cherché à établir un système similaire aux brevets, mais appliqué aux plantes, avec l’idée d’accorder des « certificats d’obtenteur » pour protéger les variétés végétales développées dans les laboratoires. Ces certificats permettent de revendiquer la « protection » d’une variété végétale et d’empêcher d’autres personnes de l’utiliser sans payer de redevances.

Dans le contexte des accords de libre-échange, l’imposition de l’adhésion à l’UPOV représente une menace sérieuse pour la biodiversité et la richesse des semences agricoles cultivées depuis des millénaires. José explique que, bien que les semences indigènes et créoles existent toujours dans la région, la menace d’une législation restrictive sur les semences est constante. Dans les pays qui ont adhéré à l’UPOV, « de nombreux agriculteurs ont fait l’objet de plaintes et d’amendes importantes, et risquent même l’emprisonnement, pour avoir utilisé ces semences issues de variétés enregistrées par de grandes entreprises ». Les semences indigènes et créoles constituent un élément précieux de l’histoire de l’agriculture, transmis de génération en génération depuis des milliers d’années. Ces semences adaptées aux conditions locales et au changement climatique sont fondamentales pour la souveraineté alimentaire et pour répondre à la crise climatique. « Notre bonheur est de partager les semences, ces semences indigènes. Nous savons que les multinationales cherchent à faire des affaires et qu’elles sont responsables d’une grande partie de la faim dans le monde, qu’elles génèrent beaucoup de déchets et qu’elles contribuent à alourdir l’empreinte écologique. À La Via Campesina, nous disons depuis de nombreuses années que nous sommes les seuls à pouvoir rafraîchir la planète ».

Un nouveau cadre commercial

Vingt ans après la tragique manifestation de Lee, La Via Campesina affirme que le temps est venu de changer profondément le commerce agricole. La 8e conférence de La Via Campesina en Colombie, prévue en décembre, représente une occasion cruciale d’avancer dans la création d’un nouveau paradigme commercial. M. Oviedo nous explique qu’au sein de La Via Campesina, « nous disons très clairement que l’OMC ne devrait pas exister. Personne ne peut s’opposer au libre-échange, c’est le libre-échange qui a permis le développement des peuples et des civilisations tout au long de l’histoire. Ce qui ne va pas, c’est la manière dont les accords de libre-échange sont mis en œuvre aujourd’hui. Il s’agit simplement d’un espace pour favoriser les multinationales et le libre-échange n’a absolument rien à voir avec cela ».

La proposition de construire un nouveau cadre ne se limite pas à des modifications superficielles ou à une « réforme » illusoire de l’OMC, mais appelle à une révision complète et à la construction d’un nouveau cadre commercial mondial. Selon LVC, ce cadre doit donner la priorité à la souveraineté alimentaire des pays, à la protection de la biodiversité et aux droits des paysans et des travailleurs ruraux et urbains. Il doit être ancré dans des valeurs de solidarité, de coopération et de justice sociale, avec la capacité de démanteler les structures économiques, politiques, sociales et la domination culturelle exercée par certains pays du Nord. Il est essentiel que cette nouvelle approche soit anti-impérialiste, anti-coloniale, anti-patriarcale et qu’elle promeuve la justice sociale et l’égalité des sexes. « Nous disons depuis longtemps qu’il faut un commerce équitable entre les pays où il n’y a pas de discrimination, où il n’y a pas d’inégalité, et c’est possible d’y arriver ».

La Via Campesina, fondée en 1993, est un mouvement international qui rassemble des millions de paysan·nes, de travailleur·euses sans terre, d’autochtones, d’éleveur·euses, de pêcheur·euses, de travailleur·euses agricoles migrant·es, de petits et moyens agriculteur·rices, de femmes rurales et de jeunes du monde entier. Construite sur un fort sentiment d’unité et de solidarité, LVC défend l’agriculture paysanne au nom de la souveraineté alimentaire.

Pour parvenir à la souveraineté alimentaire, La Via Campesina se mobilise et milite pour une réforme agraire dans les territoires paysans et propose des formations sur les méthodes de production agroécologiques. Cette coalition mondiale est également une plateforme permettant à ses membres du monde entier de communiquer et de mener des actions de solidarité, des mobilisations et des campagnes communes pour défendre la terre, l’eau, les semences et les forêts.

Actuellement, La Via Campesina regroupe 182 organisations locales et nationales dans 81 pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe et des Amériques. Au total, elle représente environ 200 millions de petits producteur·ices alimentaires.

Source :La Vía Campesina

Pour plus d’informations :
Site web de La Via Campesina : https://viacampesina.org
Site web de la campagne Stop UPOV : https://www.facebook.com/groups/904253430508472/
https://www.bilaterals.org


 source: Bilaterals.org